AccueilHistoireSAYF IBN DHI YAZAN : ENTRE HISTOIRE, MYTHE ET HÉRITAGE AFRO-ARABE

SAYF IBN DHI YAZAN : ENTRE HISTOIRE, MYTHE ET HÉRITAGE AFRO-ARABE

Par Dr. Abbas Abakar Abbas

Yémen, Iran (Perse), Égypte, Éthiopie, Soudan, Tchad, … Peu de figures historiques peuvent se targuer d’avoir traversé les siècles en mutant de prince yéménite en dompteur de djinns, pour finir ancêtre fondateur d’une dynastie subsaharienne. Entre réalités géopolitiques du VIe siècle, épopées fantastiques médiévales et légitimations impériales en Afrique centrale, enquête et rebond historique sur le phénomène Sayf Ibn Dhi Yazan.

Rebond historique

Un prince de Himyar (ancienne territoire et communauté au Yémen) au cœur du choc des empires (VIe siècle). Pour comprendre l’homme derrière le mythe, il faut remonter au VIe siècle de notre ère (entre 516 et 578 après. JC.), dans le sud de la péninsule arabique. A cette époque, le Royaume de Himyar,  une civilisation prospère bâtie sur le commerce de l’encens, de la myrrhe et dotée d’une ingénierie agricole remarquable illustrée par le grand Barrage de Marib (capitale de Himyar), vit ses dernières heures de gloire.
En 525 après JC, le royaume chrétien d’Aksoum (Éthiopie), soutenu par l’Empire byzantin, envahit Himyar pour venger les persécutions commises par le dernier roi juif yéménite, Dhu Nuwas. C’est dans ce contexte d’occupation éthiopienne que naît et grandit Sayf Ibn Dhi Yazan
L’alliance avec les Perses
Prince de sang royal, Sayf refuse la domination aksoumite. Les chroniques historiques notamment celles de l’historien persan Al-Tabari) attestent qu’il entreprend un voyage diplomatique décisif. Il se rend à la cour de l’empereur sassanide Khosro Ier (Khosro Anushirvan) à Ctesiphon pour demander une assistance militaire.
Vers 570 après JC, une flotte perse débarque au Yémen. Grâce à cette alliance stratégique, Sayf Ibn Dhi Yazan parvient à chasser les troupes éthiopiennes et à libérer son pays, bien que le royaume de Himyar passe sous protectorat de l’Empire perse sassanide (de confession zoroastrienne) peu après sa mort en 578 après  JC.
L’énigme de sa foi
Quelle était sa religion ? La question divise encore les chercheurs. Ce qui est historiquement certain, c’est qu’il n’était pas chrétien, le christianisme étant la religion de ses oppresseurs. Le royaume de Himyar s’étant officiellement converti au judaïsme vers 380 après JC, de nombreuses sources privilégient la piste d’un roi juif. D’autres historiens évoquent le paganisme traditionnel sud-arabique (polythéisme). Une chose demeure évidente : historiquement, Sayf n’était pas musulman, l’Islam n’ayant pas encore été révélé (naissance du Prophète Mohamed, en 570 après JC et révélations de l’islam 40 ans aprèss, vers 610 après JC; mort de Sayf en 578 après JC).

La métamorphose littéraire : La Sirat Sayfou l’invention d’un héros musulman fantastique

Si l’histoire retient de lui un chef de guerre habile, la littérature populaire arabe va en faire un demi-dieu. Au Moyen Âge, principalement au XVe siècle, des conteurs publics au Caire (Égypte) compilent la Sirat Sayf Ibn Dhi Yazan Le Roman de Sayf ibn Dhi Yazan), un monument de la littérature chevaleresque de plus de 2 000 pages,  écrit 1000 ans après sa mort.

Un champion de l’unicité de Dieu avant l’heure

Dans cette œuvre fictionnelle, la réalité est totalement réécrite sous le prisme d’un anachronisme volontaire. Écrit dans le contexte des Croisades et des tensions avec les royaumes chrétiens d’Afrique, le roman transforme Sayf en un champion du monothéisme d’Abraham (le Hanifisme), une sorte d’Islam pré-islamique. Le roi historique est réinventé en un messie chargé de propager le culte du Dieu Unique (tawhid) et de détruire les idoles à travers le monde.
La tradition musulmane ancienne (comme la Sira d’Ibn Ishaq) rapporte d’ailleurs une scène hautement symbolique : le roi Sayf aurait reçu à Sanaa une délégation de la Mecque menée par Abdul-Muttalib, le grand-père du Prophète Mahomet. Lors de cette audience, le souverain yéménite aurait prophétisé la naissance prochaine de Mahomet, le décrivant comme le sceau des prophètes qui brisera définitivement les idoles de l’Arabie.
Un univers de magie et de conquêtes africaines
Dans l’ouvrage Sirat Sayf quitte le monde des mortels : compagnon des Djinns : Il commande à des esprits, affronte des sorciers éthiopiens et se déplace à l’aide d’objets magiques.
Le mythe du Nil :
Le roman lui prête des exploits géographiques herculéens. Il aurait voyagé jusqu’aux sources du Nil (les Montagnes de la Lune) en Afrique centrale pour y construire des canaux, détournant le fleuve pour approvisionner l’Égypte et assoiffer ses ennemis.

L’ancêtre du Lac Tchad : Quand les Kanouri revendiquent l’héritage yéménite

L’aspect le plus stupéfiant du destin de Sayf Ibn Dhi Yazan réside sans doute dans son ancrage au cœur de l’Afrique subsaharienne. Du XIe au XIXe siècle, l’un des plus grands empires de l’histoire africaine fleurit autour du Bassin du Lac-Tchad :  l’Empire du Kanem-Bornou.
La Dynastie des Sayfawa
Pendant près de mille ans, cet eampire est gouverné par une lignée royale surpuissante : la dynastie des Sayfawa (ou Sefuwa). Les chroniques royales du Bornou, rédigées en arabe comme le « Girgam ou (Livre des Ancêtres), affirment de manière catégorique que le fondateur de leur lignée n’est autre que Sayf Ibn Dhi Yazan. Selon cette tradition, le héros yéménite (ou ses descendants immédiats) aurait migré vers l’Afrique après ses guerres au Yémen pour s’installer dans la région du Kanem.

Pourquoi une telle revendication chez les Kanouri ?

Pour le peuple Kanouri, l’ethnie historique majeure du Kanem-Bornou (présente aujourd’hui au Niger, au Nigeria, au Tchad, Cameroun, au Soudan, en Libye…), se réclamer de Sayf Ibn Dhi Yazan répondait à plusieurs impératifs majeurs :
1. Légitimité religieuse : en se rattachant à un héros perçu par la tradition comme le précurseur de l’Islam et le protecteur de la lignée du Prophète, les souverains (Mai) en kanouri, du Kanem-Bornou affirmaient l’ancienneté et la pureté de leur foi islamique face aux autres royaumes africains;
2. Prestige politique : lier sa généalogie à la prestigieuse noblesse arabe de Himyar (les Arabes Qahtanites) conférait un statut diplomatique immense dans le monde musulman médiéval, facilitant les échanges avec Le Caire, Tripoli ou La Mecque (des supers puissances économiques) de l’époque.
Un pont culturel entre Orient et Afrique
De l’Arabie Heureuse du VIe siècle aux cours royales du Bassin du Tchad, en passant par les cercles de conteurs de l’Égypte médiévale, Sayf Ibn Dhi Yazan incarne à lui seul la porosité des frontières culturelles et la puissance des récits partagés. Qu’il ait été un prince juif yéménite, un roi magicien de roman, ou le père spirituel de la mémoire Kanouri, l’histoire globale a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui : un mythe universel, jetant un pont éternel entre l’Asie et l’Afrique.

Abbas Abakar Abbas
Abbas Abakar Abbashttp://www.lanationtchad.com
La Nation.Tchad, est un journal en ligne d'informations générales et d'analyses d'actualités nationales (Tchad) et internationales, qui a pour ligne éditoriale la prévention et la lutte contre l’extrémisme violent, ainsi qu'une vie de paix dans les pays du Bassin du Lac-Tchad et du Sahel: œuvrer pour un changement de mentalité positive de la population
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